Développé par le studio malgache Red Raketa et édité par New Tales, Kalanoro fait figure d’ovni réjouissant dans le paysage actuel du jeu d’action-aventure et de plateforme 3D. Inspiré directement des mythes et contes de Madagascar, le titre nous plonge dans les bottes de Kalakely, une créature légendaire bien décidée à contrer la sinistre sorcière Raneny non pas par la force brute, mais grâce à la constitution du plus grand groupe de musique que l’île de Lémuria ait jamais porté. Avec sa direction artistique colorée, son humour omniprésent et son croisement osé entre phases de saut, combats loufoques et gestion de tournée en tour bus, cette production indépendante éveille immédiatement la curiosité. Reste à déterminer si ce périple musical au cœur du folklore malgache parvient à maintenir son harmonie sur la durée ou s’il s’emmêle les cordes dans ses ambitions.

Scénario
L’intrigue de Kalanoro prend racine dans un univers enchanteur baptisé Lémuria, une île autrefois florissante et paisible qui a fini par tomber sous la coupe dictatoriale et sombre de la cruelle sorcière Raneny. Plutôt que d’adopter la posture classique du tyran sanguinaire voulant anéantir le monde sous les flammes, cette dernière a un dessein bien plus insolite : organiser le concert le plus titanesque et envoûtant jamais conçu afin d’asservir définitivement l’esprit et le cœur de tous les habitants de l’île par une emprise mélodique totale. C’est là qu’intervient Kalakely, notre jeune protagoniste inspiré de l’entité éponyme du folklore malgache. Refusant de voir son paradis déchu sombrer dans cette mélancolie forcée, notre héros décide de monter sa propre formation musicale en partant sur les routes pour rallier des musiciens lémuriens excentriques et affronter Raneny directement sur sa propre scène, note après note.
Cette prémisse délibérément légère et décalée donne le ton d’une aventure qui ne se prend jamais trop au sérieux tout en rendant un hommage vibrant et sincère aux légendes orales malgaches. Les dialogues, empreints d’une malice communicative, mettent en scène une galerie de personnages hauts en couleur, allant du batteur hyperactif au bassiste flegmatique en passant par des villageois un brin désabusés par le régime en place. Chaque région explorée permet de faire la connaissance d’un nouvel artiste local dont l’histoire et les tourments sont rapidement exposés avant qu’il ne rejoigne l’aventure. L’écriture privilégie le charme direct, les jeux de mots facétieux et les situations burlesques plutôt que les envolées dramaturgiques complexes, ce qui confère au récit une ambiance de dessin animé familial très rafraîchissante.
Pour autant, cette simplicité narrative montre parfois ses limites sur le plan de la tension dramatique. La progression de l’histoire suit un schéma relativement prévisible et itératif : débarquer dans un biome, résoudre les querelles locales, recruter le musicien clé et repartir vers la destination suivante sans véritables rebondissements majeurs pour bousculer la trajectoire établie. Si les cinématiques et les échanges textuels maintiennent un sourire bienveillant sur le visage du joueur, certains antagonistes secondaires et sous-fifres de Raneny manquent de consistance narrative pour représenter une véritable menace. Néanmoins, l’enthousiasme indéniable distillé par le script et la chaleur humaine qui se dégage du groupe suffisent à insuffler une vraie bouffée d’air frais dans un univers vidéoludique souvent saturé de récits sombres et post-apocalyptiques.

Gameplay
Sur le plan mécanique, Kalanoro propose une hybridation éclectique qui entremêle la plateforme 3D traditionnelle, des affrontements d’action rapprochée et une couche de micro-gestion axée sur le quotidien du groupe. Manette en main, le contrôle de Kalakely se révèle accessible et vif : le personnage dispose d’un double saut, d’une ruée aérienne salvatrice et d’un marqueur visuel au sol bien pensé qui aide grandement à appréhender la profondeur et l’atterrissage sur les plateformes flottantes. Les niveaux invitent à explorer divers recoins pour dénicher des bébés lémuriens à secourir, récupérer des affiches promotionnelles et amasser des fans, une ressource essentielle qui conditionne la réputation scénique du groupe et l’ouverture des paliers suivants.
Les combats, quant à eux, misent sur une originalité visuelle indéniable mais souffrent d’un manque d’ergonomie flagrant. Pour se défendre contre les troupes mécaniques et les monstres de Raneny, Kalakely utilise sa chevelure magique et extensible comme un fouet destructeur, complétée par des armes de fortune récoltées sur le terrain, telles que de célèbres savates de plage. Si l’idée fait sourire, les affrontements deviennent rapidement brouillons dès que plusieurs assaillants se ruent sur vous en même temps. L’absence de verrouillage précis, couplée à des fenêtres d’esquive parfois capricieuses et à des temps de récupération rigides après chaque coup, transforme certains passages serrés en foires d’empoigne confuses où l’on se contente de marteler les boutons en espérant toucher au bon endroit. Les combats de boss, bien que scénographiés avec des gimmicks musicaux sympathiques, s’éternisent parfois inutilement à cause de barres de vie trop généreuses.
Entre deux escapades sur le terrain, le rythme de jeu est agréablement brisé par les phases à bord du « Tour Bus ». À la manière d’une petite base mobile, ce véhicule permet au joueur de s’adonner à divers mini-jeux interactifs : faire la cuisine pour octroyer des bonus d’énergie aux membres du groupe, arroser des plantes, concevoir des affiches de concerts ou personnaliser l’apparence du bus. Si ces activités annexes apportent un côté « road trip » chaleureux et renforcent l’attachement aux compagnons de route, elles finissent par montrer une répétitivité évidente dans la seconde moitié de l’aventure, où l’on aurait souhaité des interactions plus profondes et impactantes sur les performances scéniques.
Enfin, le level design fait preuve d’une certaine inconstance. Alors que les premiers mondes proposent des cheminements clairs avec un dosage équilibré entre verticalité et vitesse, les zones plus avancées pèchent par un manque de repères évidents, contraignant parfois à de fastidieux allers-retours pour trouver un mécanisme caché ou une sortie mal indiquée. L’expérience globale reste néanmoins divertissante pour qui cherche un jeu de plateforme récréatif sans prétention de haute voltige technique, même si la frustration pointe occasionnellement le bout de son nez lors des séquences de combat les plus denses.

Graphismes
Sur le versant visuel, le titre de Red Raketa fait le choix judicieux d’une direction artistique stylisée « cartoon » qui compense largement les limites techniques inhérentes à un budget de production indépendant. Lémuria est un régal pour les yeux en matière de colorimétrie : les teintes chatoyantes, les ciels lumineux et la végétation tropicale dense rappellent immédiatement la richesse des paysages insulaires de Madagascar. Les environnements traversés – villages côtiers sur pilotis, forêts luxuriantes peuplées de baobabs stylisés ou usines désaffectées sous influence maléfique – affichent une identité visuelle singulière qui dépayse instantanément le joueur et évite les clichés de la fantasy occidentale générique.
Le design des personnages mérite également d’amples éloges. Kalakely et ses comparses lémuriens profitent d’un trait expressif, attendrissant et immédiatement reconnaissable qui rappelle les meilleures productions d’animation contemporaines. Les mimiques faciales lors des scènes de dialogue illustrées et les postures des musiciens durant leurs performances insufflent une véritable étincelle de vie à l’ensemble du casting. Les animations générales sont fluides lors des phases de course et de saut, conférant une sensation de dynamisme bienvenue lors des traversées d’obstacles en ligne droite.
En revanche, la technique pure se montre nettement plus en retrait dès que l’on gratte la surface esthétique. Sur le plan des textures et de la modélisation 3D, le titre accuse un certain retard : les éléments de décor distants manquent souvent de finesse, et certains environnements apparaissent étrangement dépouillés et vides de vie interactive. Les jeux de lumière demeurent basiques, sans occlusion ambiante poussée ni reflets travaillés, ce qui donne parfois un aspect un peu plat aux zones ombragées. De plus, le moteur physique souffre de bugs de collision récurrents : il n’est pas rare de voir les membres du personnage traverser des éléments de décors ou de rester brièvement bloqué contre une corniche après une mauvaise réception.
L’optimisation globale présente également des disparités notables selon le support. Si les versions PC et consoles de salon de dernière génération (PS5 et Xbox Series) parviennent à maintenir un 60 images par seconde globalement stable malgré quelques accrocs ponctuels lors des explosions de particules, le portage Nintendo Switch souffre bien davantage. Sur la machine nomade de Nintendo, la résolution chute drastiquement, générant un rendu flou en mode portable accompagné de baisses de framerate sensibles dès que l’écran se surcharge en ennemis. Kalanoro reste donc une œuvre charmante à contempler de loin grâce à sa superbe palette de couleurs, mais qui trahit ses origines modestes dès lors qu’on l’examine sous le prisme de la rigueur technique.

Bande Sonore
S’il y a bien un aspect où Kalanoro transforme brillamment son essai et mérite tous les superlatifs, c’est sans conteste dans sa composante sonore et musicale. Compte tenu du thème central du jeu – sauver une île entière par la constitution d’un orchestre légendaire –, l’équipe de Red Raketa n’avait pas le droit à l’erreur sur ce chapitre, et le résultat dépasse largement les attentes. La bande originale constitue le véritable cœur battant de Lémuria, offrant une fusion somptueuse entre rythmes traditionnels malgaches, percussions africaines endiablées, lignes de basse chaloupées et envolées pop-rock énergiques. Chaque piste audio transporte avec elle une authenticité rare qui invite immédiatement au voyage et à la bonne humeur.
L’intelligence avec laquelle la musique s’intègre au gameplay mérite d’être soulignée. À mesure que Kalakely recrute de nouveaux acolytes au fil des chapitres, les pistes sonores s’enrichissent dynamiquement en intégrant les instruments des membres nouvellement intégrés : l’arrivée d’un percussionniste ajoute de la rondeur au tempo, tandis que l’adjonction d’une guitare électrique ou d’un clavier confère une dimension festive grandissante aux morceaux joués en fond de niveau. Lors des séquences de concerts et des affrontements contre les sbires de Raneny, les thèmes musicaux s’emballent avec une ferveur communicative qui rehausse immédiatement l’intensité des combats et fait oublier, par moments, les lourdeurs de la maniabilité.
Le travail sur les bruitages environnementaux et les effets d’impact soutient également l’immersion avec efficacité. Le claquement distinctif d’une savate assénée sur un robot, le cliquetis métallique des rouages des pièges, le bruissement des feuilles tropicales et le vrombissement rassurant du moteur du tour bus composent un paysage acoustique cohérent et organique. On relèvera en revanche une prestation vocale plus discrète : le titre fait l’impasse sur un doublage intégralement dialogué, préférant s’appuyer sur des onomatopées et des grognements expressifs pour ponctuer le défilement des textes. Si ce procédé s’inscrit dans la tradition des jeux de plateforme d’antan, une véritable localisation vocale malgache ou française aurait pu ajouter une couche supplémentaire d’émotion et d’accessibilité culturelle. En l’état, la bande originale de Kalanoro demeure néanmoins une éclatante réussite, valant à elle seule le détour pour tout mélomane curieux.

Conclusion
Au final, Kalanoro s’affirme comme une production atypique, pétrie de bonnes intentions et portée par une générosité de cœur incontestable. En puisant avec fierté dans le folklore et les sonorités de Madagascar, le studio Red Raketa a réussi à bâtir un univers singulier, drôle et attachant, dont la fraîcheur tranche agréablement avec les formules usées du jeu vidéo contemporain. L’aventure de Kalakely et de sa troupe de musiciens offre une promenade dépaysante d’environ 6 à 8 heures, ponctuée d’excellents morceaux musicaux et d’une ambiance bienveillante qui donne le sourire.
Toutefois, le plaisir d’exploration se heurte régulièrement aux limites d’exécution propres à un premier projet de cette envergure. Des combats au corps-à-corps trop souvent confus, une physique de collision perfectible, des soucis d’optimisation sur Nintendo Switch et un level design dont la lisibilité décline au fil des chapitres viennent ternir un tableau qui aurait mérité davantage de finitions. Kalanoro n’en reste pas moins une œuvre courageuse et rafraîchissante qui mérite d’être découverte par les amateurs de jeux de plateforme en quête d’exotisme et de musique entraînante, pour peu que l’on accepte de passer outre ses aspérités techniques.

Les +
- Une direction artistique colorée et inspirée du folklore malgache.
- Une bande originale exceptionnelle aux sonorités entraînantes et festives.
- Personnages attachants et ton humoristique bienvenu.
- L'intégration de la musique et l'évolution dynamique des morceaux avec l'équipe.
- Les phases reposantes et chaleureuses à bord du Tour Bus.
- Plateforme 3D accessible et dynamique pour le grand public.
Les -
- Des combats rapidement confus et brouillons dès qu'il y a plusieurs ennemis.
- Problèmes récurrents de collisions et de caméra dans les zones exigües.
- Baisse de lisibilité du level design dans les derniers mondes.
- Version Nintendo Switch en retrait avec du flou et des chutes de framerate.
- Affrontements contre les boss inutilement longs et répétitifs.
- Absence de doublages intégraux au profit de simples onomatopées.
